À VivaTech 2026, tout le monde regardait les robots. Le vrai spectacle était ailleurs.

Le 14 juin, les Champs-Élysées piétonnisés accueillaient des robots humanoïdes qui dansaient devant des milliers de smartphones tendus, et trois jours plus tard on retrouvait les mêmes machines sous les mêmes applaudissements Porte de Versailles. Europe 1 a résumé l’édition en une ligne : cette année, les stars du salon sont les robots. C’est exact, et c’est précisément ce qui a détourné l’attention de l’essentiel.

 

Pendant que la foule photographiait des machines qui marchent, la vraie bascule de VivaTech 2026 se jouait dans les salles de conférence, là où personne ne sortait son téléphone, et elle concerne moins les ingénieurs que les DSI, dont beaucoup ne l’ont pas vue passer. J’y étais pour comprendre ce que dix ans de VivaTech nous disent du métier, et voici ce que j’en rapporte.

 

Le jour où on a arrêté de compter les licornes

 

Le thème officiel de cette dixième édition tenait en trois mots, « Impact, not illusion », qu’on prend d’abord pour un slogan de plus avant de comprendre que c’est un aveu. Pendant une décennie, VivaTech a mesuré son succès au nombre de licornes et à la taille des levées de fonds. En 2026, le salon a changé sa règle du jugement : la question n’est plus de savoir combien vous avez levé, mais ce que cet argent a produit.

 

C’était le dernier VivaTech d’Emmanuel Macron en tant que président, et la presse y a lu la fin de la séquence start-up nation, ce moment où l’on passe du récit de la promesse à celui de la preuve. Ce glissement change tout pour un dirigeant technologique, parce qu’il vit exactement le même dans son entreprise, en plus brutal.

 

Deux sessions résumaient l’ambiance : « AI Changed the Productivity Equation. Are Leaders Ready? » le premier jour, et « From AI Potential to Operational Value » le lendemain. À la sortie du salon, le cabinet Globant écrivait noir sur blanc que le message du terrain était sans ambiguïté : la fenêtre pour expérimenter l’IA est en train de se refermer. Pour un DSI, cela veut dire que les présentations sur le potentiel de l’IA générative ne convainquent plus personne, et que le COMEX attend désormais le bilan des dix-huit derniers mois.

 

Un chiffre du baromètre de confiance VivaTech devrait suffire à tenir un DSI éveillé la nuit : 89 % des dirigeants font désormais confiance à l’IA pour guider les décisions de leur entreprise. Quand le patron accorde déjà cette confiance à la technologie, il cesse de demander à son DSI s’il faut y aller pour lui demander pourquoi ce n’est pas déjà fait et pourquoi cela coûte si cher. La charge de la preuve a changé de camp.

 

Trois débats, zéro ligne de code

 

En écoutant les sessions qui remplissaient les salles plutôt que les démonstrations qui remplissaient les allées, j’ai fini par repérer un motif que personne n’a formulé sur scène : les trois grands sujets de VivaTech 2026 étaient au fond des questions de communication déguisées en questions d’IA.

 

Le premier, la souveraineté, a été le fil rouge absolu de l’édition. Le jour de l’ouverture, l’annonce que l’administration américaine venait de suspendre l’accès de certains outils d’Anthropic aux étrangers a transformé un thème de conférence en peur très concrète. Macron est monté sur scène avec Modi, puis avec Jensen Huang de Nvidia et Arthur Mensch de Mistral, pour incarner une troisième voie européenne, pendant que le baromètre chiffrait l’inquiétude des directions : 92 % des dirigeants privilégient aujourd’hui un fournisseur local ou national, et près de la moitié en font une condition non négociable. Dans la vie réelle d’un DSI, cela se traduit par une bataille précise. Il devra défendre devant son directeur financier le choix d’un cloud souverain plus cher qu’un hyperscaler américain, et la qualité de l’architecture ne suffira jamais à emporter la décision. Ce qui l’emportera, c’est sa capacité à raconter ce qui arriverait à l’entreprise si l’accès était coupé du jour au lendemain, comme il venait de l’être pour Anthropic. Le DSI qui sait mettre en récit le coût de la dépendance obtient son budget, celui qui se réfugie derrière le vocabulaire technique le perd.

 

Le deuxième débat portait sur le contrôle. Sur la scène du théâtre, une session posait la question que tous les conseils d’administration ruminent en silence : à l’ère des agents autonomes, qui possède le résultat, la donnée et la responsabilité. Yann LeCun, désormais à la tête d’AMI Labs après son départ de Meta, y défendait le droit de chaque État à une IA souveraine et ouverte, dans un beau débat d’idées qui, pour le DSI, atterrit de façon beaucoup plus rude : le jour où un agent prend seul une décision et se trompe, c’est lui qu’on regarde. Y répondre suppose d’écrire une doctrine d’usage, de la faire adopter par des milliers de collaborateurs et de convaincre le conseil qu’elle tient, un travail qu’aucun pare-feu ne fera à sa place et qui relève entièrement du récit et de la pédagogie.

Le troisième débat, l’adoption, était résumé par une session au titre limpide, « An Inside Job: Reskilling for a New Economy ». Le véritable obstacle à la valeur de l’IA n’a jamais été l’outil mais l’humain qui refuse de s’en servir, par peur de disparaître, par habitude, ou faute qu’on lui ait expliqué pourquoi il le devrait. Aucun modèle, si souverain soit-il, ne règle cela, et seul un travail de marketing interne, de pédagogie et de fierté rendue aux équipes y parvient, c’est-à-dire tout ce qu’un DSI n’a jamais appris dans une école d’ingénieurs.

 

Souveraineté, contrôle et adoption formaient donc les trois piliers de l’édition 2026, et aucun ne se règle avec du code. Tous se règlent avec du positionnement, de la communication et du marketing interne, et c’était là le vrai spectacle, celui que personne ne photographiait.

 

Le paradoxe que la robotique rend brutal

 

Les robots dansants rendaient visible une ironie que le salon n’a pas voulu nommer. À mesure que l’IA devient physique, agentique et autonome, elle s’installe dans les opérations et finit par disparaître du champ de vision, si bien qu’une transformation réussie devient une transformation qu’on ne voit plus, qui tourne en silence à l’arrière-plan. Or une DSI qu’on ne voit plus est une DSI dont on oublie la valeur au moment précis où se vote le budget. C’est la malédiction historique du métier, où l’on ne remarque le travail que lorsqu’il casse, et VivaTech 2026 n’a fait que l’aggraver : plus l’IA réussit, plus le DSI risque de s’effacer de la conversation qui décide de son propre avenir.

 

Ce que je retiens, et ce que ça exige

 

Le DSI de 2026 n’a jamais disposé d’autant de compétence technique, et pourtant il lui manque souvent l’essentiel, la traduction. Dire « migrer vers le cloud » n’ouvre aucun budget quand « sortir nos produits deux fois plus vite » l’ouvre, et parler de « déployer le zero-trust » endort un conseil d’administration que « protéger la marque et la confiance de nos clients » aurait réveillé. Le projet reste rigoureusement le même, seule change la façon de le raconter, et cette façon de le raconter décide du budget, de la légitimité et du siège à la table.

 

VivaTech 2026 a confirmé cette réalité à l’échelle d’un continent, avec Macron, Modi et Mensch pour décor. Dans un monde où l’exécution de l’IA s’industrialise et se banalise, l’avantage du DSI se déplace de ce qu’il fait vers ce qu’il parvient à faire comprendre. Le positionnement, la communication et le marketing interne de la fonction technologique ont cessé d’être ces à-côtés qu’on délègue à la communication corporate quand il reste du budget pour devenir le cœur même du métier de dirigeant.

 

C’est exactement le terrain sur lequel travaille OxGEN, loin des projecteurs et des smartphones, en coulisses, là où se prépare l’argumentaire qui débloque un budget, où se répète la présentation qui emporte un conseil, où se construit la doctrine qui fait adopter une transformation. Les robots repartiront dans leurs cartons jusqu’à l’an prochain, mais l’enjeu, lui, sera encore là lundi matin dans la salle du COMEX, où votre technologie, si brillante soit-elle, ne vaudra jamais plus que ce que les autres en auront compris.

 

OxGEN. Au service de votre influence.